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Le blog du Traître Mot

Traductions, Trahisons, Billets de mauvaise humeur (mais pas seulement)

Ou pas?

Publié le 5 Avril 2018 par Régis Hure d'Argus in Mauvaise langue

Source : franceculture.fr - Collection Mary Evans

Ce blog est une sorte de succursale d'un site dédié à la traduction. Si je devais traduire aujourd'hui le fameux « To be or not to be, that is the question » de Shakespeare, je ne dirais pas « Être ou ne pas être », mais « Être ou pas? » ou même, simplement, « Ou pas? ».

Depuis septembre 2016, chaque lundi ou presque, Quentin Périnel, journaliste et chroniqueur au Figaro, publie dans  ce même journal une rubrique intitulée Le Bureaulogue, dans laquelle il « décrypte un mot ou une expression grotesque que nous prononçons au bureau et qu'il faut éradiquer de notre vocabulaire. »

Ajoutons que cette rubrique est mise gracieusement en ligne (taper « bureaulogue » sur Gougueule ou ce que vous voudrez et vous y serez immédiatement téléporté.)

D'accord, ça ne date pas d'hier, et le pauvre créateur du Major Thompson et de Sonia est aujourd'hui un tantinet oublié, mais moi, j'ai lu Pierre Daninos, et je m'en suis pénétré. C'est dire que si je suis attentivement les chroniques de Quentin Périnel, c'est que je suis,  moi aussi, agacé par certains mots, certaines expressions, certaines tournures de phrases (d'ailleurs, ce n'est pas « moi aussi », mais plutôt « comme tout le monde » qu'il vaudrait mieux dire).

Alors, je vais faire mon petit Périnel ou même mon petit Daninos  et je vais m'en prendre modestement à une expression de rien du tout qui m'a toujours hérissé le poil: l'interrogation « Ou pas? » ajoutée à la fin d'une question (soit dit en passant, je me demande si les interviewers anglophones, ajoutent « Or not? » à la fin de leurs questions..

Bien entendu, il s'agit le plus souvent d'une sorte d'anodine et inoffensive ponctuation de la phrase, d'un tic de langage, comme ceux que certains profs cultivent pour retenir l'attention de leurs élèves qui en guettent et en comptent soigneusement les apparitions.

Mais cela peut aussi relever de l'injonction la plus enragée, du genre « Oui ou non? » ou, pire encore, «Oui ou m...! »

L'expression a d'ailleurs été plusieurs fois décortiquée, notamment par un certain Alexandre des Isnards, ici.

Mais ce que l'analyse de M. des Isnards n'aborde pas, et ce qui m'agace, moi, c'est que ces deux petits mots, posés là, juste avant le point d'interrogation, appellent en quelque sorte une réponse purement binaire, excluant aussi bien le "Oui mais" que le "Non mais", à l'inverse du Ni oui, ni non.

Quand on vous pose une question telle que « T'as pensé à prendre le pain, ou pas? » ou bien « On va au ciné ce soir, ou pas? », ça ne tire pas trop à conséquence... Mais quand on vous demande « Tu crois en Dieu, toi, ou pas? », ou bien  « À votre avis, Macron, c'est un bon président, ou pas? », c'est une autre paire de manches.

Il y a quelques temps, dans le poste, j'ai entendu une femme politique répondre à une question que lui posait un journaliste : « Oui, je sais qu'à X1, vous aimez les réponses binaires, mais désolée, je n'en ai pas... »

J'ai malheureusement oublié qui c'était, quand c'était, et si le journaliste avait (ou pas...) accroché ces deux maudits petits mots à la queue de sa question.

Ce que je veux dire, c'est que quand, au cours d'une interview, une question se termine par un « ou pas » du type injonctif, le malheureux interviewé risque fort de se sentir prisonnier d'un infernal double bind.

Voyons... Elle m'agace celle-là2, avec son « ou pas ». Je pourrais la prendre au pied de la lettre et me contenter de répondre simplement par oui ou par non. Je me demande quelle tête elle ferait... Si ça se trouve, elle me renverrait dans mes buts avec une remarque à la Cyrano, du genre « Ah non! c'est un peu court, jeune homme »C'est le genre de situation où un oui ou un non franc et massif  même assorti d'une brève explication de vote ne suffit pas. D'un autre côté, si je me lance dans des explications à n'en plus finir après les avoir introduites par un truc aussi agaçant qu'un « Hum... C'est plus compliqué que ça »,  j'aurai l'air de tergiverser, de chercher moyen de moyenner, elle m'accuserait de noyer le poisson, de faire une réponse de normand, bref, de parler la langue de bois...

Du coup, il ne dit rien, le temps passe, l'intervieweuse à l'œil fixé sur l'horloge de son ordinateur, c'est tout juste si un petit gong ne va pas retentir, comme dans le Jeu des Mille Euros... Il n'avait droit qu'à une réponse! Il ouvre la bouche... Trop tard...

Je note, dit l'intervieweuse, que vous ne répondez pas à la question, croyez-vous que les auditeurs apprécieront? Ou pas?

Régis Hure d'Argus

1 Ici, le nom d'une station de radio de grande écoute.
2 J'aurais pu dire « Il m'agace, celui-là », mais Big Sister lit par-dessus mon épaule. D'ailleurs, tous les fidèles auditeurs de France Inter reconnaîtront la sympathique Fabienne Sintes, probablement la plus grande adepte du « ou pas » de toute l'histoire de la radiophonie française.

Quelques images glanées sur Internet. il y en a plein d'autres...
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