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Le blog du Traître Mot

Traductions, Trahisons, Billets de mauvaise humeur (mais pas seulement)

Le "Euh!" en voie de disparition

Publié le 10 Juillet 2018 par Régis Hure d'Argus in Mauvaise langue

(Tintin au pays de l'or noir - Page 61)

 

Déjà, tout petit, je ne pouvais pas supporter les bruits que font les gens en mangeant. Pas seulement les «grands slurps» façon Jacques Brel, mais tous les bruits de bouche : les bruits de salivation, de mâchouillage, de mastication, les petits claquements  aspirés de la langue qui se colle au palais, ses bruissements mouillés quand elle farfouille derrière les gencives, et les bruits de déglutition, principalement celui que fait la gorge en se contractant – parfois laborieusement pour faire descendre, sans parler des hoquets et des rots laborieusement retenus, comme ceux des Dupondt à la fin de Tintin au Pays de l’Or Noir.

Cette phobie n’a rien d’original. Comme je viens à l’instant même de l’apprendre, ça relève d’un  truc qui s’appelle la «Misophobie» et un tas d'érudits se sont déjà penchés là-dessus. Allez-y voir sur le Ouaibe.

Je m’empresse d’ajouter que ce ne sont pas seulement les bruits des autres qui me portent sur les nerfs. J’ai aussi la phobie des miens, ce qui m'inflige une double peine,  vu que non seulement mes propres bruits me dégoûtent, mais en plus, je mange avec la terreur de dégoûter les autres.

Mais bon,  la plupart du temps, j’arrive à prendre sur moi.

Là où ça devient insupportable, c'est quand les gens parlent en faisant les mêmes bruits que s'ils mangeaient. Je ne vise pas les gens qui parlent la bouche pleine. Ceux-là au moins ont quelque chose de digestible dans la bouche, même si l’on n’a pas nécessairement envie d’en partager avec eux les effets sonores ou postillonnaires.

Je vise ici les gens qui, principalement dans le poste, ne parlent pas en mangeant, mais parlent comme s’ils mangeaient leurs propres mots.

Allons droit au but : mon propos à moi, c'est ici la disparition progressive et, à mon avis, tristement inéluctable, de la bonne vieille petite interjection «euh !» qui, d’après le Robert, marque «l’embarras, le doute, l’étonnement, l’hésitation».

Je m’explique. Dans le temps, les gens qui ne savaient pas trop bien ce qu'ils voulaient dire ponctuaient leurs phrases de « euh ! » en veux-tu, en voilà, et ça portait déjà pas mal sur les nerfs.

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, ce « euh ! » clair et net était facile à retranscrire, comme en témoignent les exemples proposés par le Robert : «— C’est comme je vous le dis. —Euh !  vous êtes sûr?» ou encore (citant Molière en personne, dans une réplique d’Harpagon) : «— Euh ! Je crois qu’ils se font signe l’un à l’autre de me voler ma bourse.»

Mais depuis quelque temps, ce euh-là a tendance à s’étirer, se distendre, se déployer même tel de la gomme à mâcher, comme si ce n’était pas sa langue que le locuteur faisait tourner sept fois dans sa bouche mais tout son propos, comme s’il le ruminait, le pré-digérait, se délectait du suc qu’il y suçait, tétait et tétouillait allons-y carrément et dont il se réservait la primeur, ou au contraire s’apprêtait à le rejeter, le recracher, le vomir peut-être comme une bouchée de quelque chose d’innommable qu’on mâche et remâche sans arriver à l’avaler une fois pour toutes…

Mais le mieux, c’est encore de donner un exemple. Écoutez-moi ça :

J'ai essayé de retranscrire ce court passage:

— Après, je me suis… euh… intéressé à… énormément de gens, que ce soit… euh… Forrow… euh… que ce soit… euh… ehem… mmmmgngnmmm… Matthew Crawford…

Le premier «euh» est presque imperceptible. Le second et le troisième sont déjà plus francs du collier. C’est au troisième que les choses prennent tournure, qu'elles atteignent leur véritable ampleur, au point qu’il est pour ainsi dire impossible de transcrire avec les seules lettres de l'alphabet ce «euh» qui, s’il commence de la manière la plus conventionnelle, la plus familière et la plus anodine qui soit, finit par se vautrer littéralement dans une sorte de borborygme quasiment sublingual, amygdalesque et pré-masticatoire.

C'est avec un indéniable génie que Franquin transcrivait les jurons de Prunelle. Il faudrait au moins dix ou quinze fois ce génie pour arriver à  transcrire ces «euh!» proliférant à l'infini sur eux-mêmes qui s'interposent d'une manière terriblement écœurante entre les périodes ou les fragments de périodes de certains orateurs.

Régis Hure d'Argus

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