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Le blog du Traître Mot

Traductions, Trahisons, Billets de mauvaise humeur (mais pas seulement)

Attention à la marge!

Publié le 21 Janvier 2019 par Régis Hure d'Argus in Mauvaise humeur

Attention à la marge!

«Gilets jaunes» : Macron «déplore» les 11 morts
en marge du mouvement

Ceci est le titre donné par Le Figaro à l'article de son site consacré à une communication du Président de la République, le 28 janvier 2019. Les mots «en marge», qui n'ont pas été prononcés par le Président, sont mis en italiques par l'auteur de ce billet.

Voici la déclaration du Président :

Je déplore que onze de nos concitoyens français aient perdu la vie durant cette crise. Je note qu'ils ont tous perdu la vie, bien souvent en raison de la bêtise humaine, mais que aucun d'entre eux, aucun, n'a été la victime des forces de l'ordre.

 

Evènements annulés, vandalisme, magasins dégradés, voitures saccagées, violences, affrontements, scènes de chaos, interpellations, tout ce qui ne relève pas stricto sensu d'une manifestation (rassemblements, défilés, slogans, pancartes...) est le plus souvent situé, à la radio, à la télévision, dans les journaux, sur internet, «en marge» de cette manifestation.

Y compris ces 11 décès: une vieille femme touchée par une grenade à sa fenêtre, un homme décédé à la suite d'un malaise cardiaque, et 9 personnes victimes d'accidents de la route, «en marge des barrages».

Le lundi 21 janvier 2019, huit jours avant cette déclaration du Président de la République, Gilles Legendre, député LERM, était l'invité du Grand Entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé.

À la fin de l'interview il s'est bien sûr exprimé sur les «violences policières» dénoncées avec, selon les cas, une sincère conviction ou un opportunisme aussi chafouin que calculateur, par divers organismes et diverses personnalités (des mauvaises langues pourraient insinuer qu'il faut bien que, par exemple, notre Défenseur des Droits justifie son salaire, y compris en alimentant les polémiques, mais que Dieu nous garde des mauvaises langues!).

On connaît les arguments des uns et des autres. Il est inutile ici de citer ceux que  Gilles Legendre a, ce matin-là, développés en faveur des forces de l'ordre. L'objet de ce billet, c'est seulement ce bref échange:

Gilles Legendre — Il y a eu dix morts, tout de même, dix morts depuis le début de ce mouvement.
Léa Salamé — En marge des manifestations, en marge des manifestations.
Gilles Legendre — En marge des manifestations.

On pourrait faire un tas d'astuces aussi mauvaises que le titre de ce billet, du genre «En avant, marge!» parler de la «République en marge,» de ceux qui ont pris le train (ou qui en sont descendus) en marge, je ne sais quoi encore, en appeler pourquoi pas, aux «stylos rouges,» pour qui la marge n’a pas de secret.

Mais bon.

Si Léa Salamé s'est empressée de couper l'élan de Gilles Legendre en précisant (deux fois faute d'une) que ces pauvres gens sont morts «en marge des manifestations,» c'est peut-être parce qu'elle et ses consœurs et confrères ont, depuis le début de ce mouvement, placé d'une manière si délibérée et si récurrente certains événements dans cette marge qu'elle est devenue beaucoup plus que l'objet d'une expression toute faite, d'une commodité de langage.

Et cela dure encore, même si l'on compte depuis ce jour un mort de plus.

Sur une requête telle que «événements en marge des manifestations,» Gougueule nous répond du tac au tac par une salve de 6 410 000 résultats en un tiers de seconde. Bon, d'accord, je ne les ai pas tous visités. Mais cela va de la simple poubelle brûlée à la tentative de viol, et il y en a tant qu'on en resterait presque sur l'impression qu'il se passe davantage de choses en marge des manifestations que parmi les «Gilets jaunes.»

Mais les onze personnes évoquées ci-dessus sont bel et bien mortes.

Plusieurs sites évoquent ces dix personnes,  les nomment, racontent les circonstances de leur décès, leur rendent hommage. Voir ici, par exemple.

Dès la première victime, le 17 novembre 2018, la note était donnée (voir ici):

PARIS, 17 novembre (Reuters) - Une femme est morte à la suite d'un accident en marge d'une manifestation de «Gilets jaunes» à Pont-de-Beauvoisin, en Savoie, a annoncé samedi le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner.

(Notons quand même qu’il semble bien, comme le montre le clip vidéo diffusé par l’Obs, que, pas plus que ne le fera plus tard le Président,  ni le Préfet ni Christophe Castaner, n’ont dit que cet accident avait eu lieu «en marge» de la manifestation.

Ces décès, comme les incidents plus ou moins graves évoqués plus haut, ne sont évidemment pas toujours situés par les journalistes ou par les sites «en marge» des manifestations, mais ils le sont suffisamment souvent pour qu’on soit amené à se poser la question de savoir quel sens on peut donner à cette façon d’en rendre compte.

La marge, c’est l’exception, mais c’est aussi l’exclusion.

En sociologie, quelque chose qui se trouve «à la marge,» c’est quelque chose qui est proche du tout sans en faire vraiment partie.

C’est aussi quelque chose qui n’a qu’une importance secondaire.

On pourrait continuer longtemps.

Mais il me semble que cette manière de laisser (reléguer, confiner, exiler...) ces décès «en marge,» nous épargne la difficulté de rechercher – d'avoir le courage de rechercher – d’autres responsables que, par exemple, les conducteurs mis en examen pour homicide, involontaire ou volontaire. Une mesure de précaution comme une autre, une manière d'éviter de dire «Suivez mon regard,» de faire en sorte que personne ne se sente visé.

Ceux pour lesquels aucun responsable ne peut ainsi être mis en cause en bonne et due forme, eh bien, c’est la faute à pas d’chance, voilà tout.

Encore quelque chose, après ça, promis, juré, j’arrête… La marge, dans un cahier d’écolier, elle est limitée par une «ligne rouge.»

Quand on pense au sens que ça peut prendre, une ligne rouge, ça fait encore pas mal de questions à nous poser !

Régis Hure d'Argus

Illustration composée à partir d'éléments empruntés sur actu.fr/normandie (ici) et au Journal d'Ici (ici).

 

 

 

 

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