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Le blog du Traître Mot

Traductions, Trahisons, Billets de mauvaise humeur (mais pas seulement)

Les vautours de Notre-Dame

Publié le 31 Juillet 2019 par Régis Hure d'Argus in Mauvaise langue

Les vautours de Notre-Dame

Le lundi matin 30 juillet 2019, dans le Grand Entretien de France Inter, Pierre Weill recevait Odile Decq, architecte.

Entre mille sujets intéressants, la restauration de Notre-Dame de Paris est arrivée sur le tapis. La séquence complète est à écouter ci-dessous.

Mais je n’en retranscrirai ici que quelques répliques qui me sont allées droit au cœur. Les voici :

Pierre Weill : — Le chantier de Notre-Dame, ça vous intéresse ?

Odile Decq : — Lorsque Notre-Dame a brûlé, je me suis dit que ça m’intéressait…

Pierre Weill : — Et puis ?

Odile Decq : — Et… Aujourd’hui, quand je vois les enjeux, quand je vois la façon dont les architectes, mes confères, se sont projetés comme des vautours sur le sujet, je me dis que… c’est plus mon sujet, c’est pas ma chose… c’est pas mon… Ça m’intéresse pas.

[…]

Odile Decq : — … Mais, j’ai le sentiment qu’il y a trop de… Il y a… Comment je pourrais dire ? Peut-être parce que, encore une fois de plus, parce que je suis une femme, quand le combat est trop un combat de vautours, ça m’intéresse pas.

Pierre Weill : — Mmm… Des vautours !?

Odile Decq : — Oui, j’appelle ça des vautours. Enfin, dès le lendemain matin, il y avait quelqu’un qui avait dit ce qu’il fallait faire ; le lendemain soir, pareil, et le lendemain après… Et c’était toujours que des garçons.

Voilà. C’est la dernière réplique qui m’enchante. Pas à cause des « garçons » de la remarque finale, non – même si Big Sister ne demanderait pas mieux que je ne parle que de ça –, mais à cause de tous ces vautours qu’Odile Deck évoque, ces vautours rassemblés autour de la carcasse de la cathédrale et dont chacun sait bien mieux que son voisin à quelle sauce elle sera la meilleure à boulotter.

Je sais bien que ça ne risque pas d’intéresser grand’ monde, mais parmi mes défauts les plus incorrigibles, il y a celui-ci : quand je fais quelque chose (quand « je me livre à une activité, » comme disait Achille Talon), je ne supporte pas qu’on me dise comment il faut faire.

Hélas, le monde est rempli de gens qui savent tous mieux que le monde entier ce qu’il faut faire ou ne pas faire, ce qu’on aurait dû faire ou ne pas faire, quand il aurait fallu le faire (parce que c’est généralement trop tard), pourquoi il faut le faire, comment il faut le faire, et ainsi de suite.

Ces gens-là, économistes, sociologues, politologues, spécialistes de tous poils, ils causent dans le poste, matin, midi et soir, et même pendant la nuit ; ils se contredisent les uns les autres au point qu’au bout d’un moment, on n’y comprend plus que dalle, mais ça fait rien, ils ont eu leur heure de gloire, ils ont causé dans le poste, comme Odile Decq, sauf qu’elle, elle ne glatit* pas avec les vautours.

Pass’que c’est les même vautours que ceux d’la cathédrale qui causent dans l’ poste, c’est les mêmes vautours qui veulent toujours tout nous espliquer par le menu, vu qu’eux, ils savent, et pas nous, et c’est pour ça qu’ils commencent presque tout l’temps leurs phrases par : « Il faut savoir que…, » pass’que nous, on est tellement bêtes que non seulement on sait pas, mais on sait même pas quoi il faut savoir, alors ils nous espliquent que les gens d’en haut, les haut-placés dans l’ gouvernement et tout ça, c’est rien qu’ des incapables, des bons à rien qui prennent tout l’ temps les décisions qu’i’ faut pas, qui font tout d’ travers, qui mettent la charrue avant les bœufs, qu’ont toujours un métro d’retard, qui font toujours tout en dépit du bon sens, mais eux, non, vu qu’ ces vautours, si i’s causent dans l’poste, c’est pass’qu’i’s ont écrit un livre, même qu’i’s arrêtent pas d’en causer, d’leur bouquin, « Je le dis dans mon livre » « Comme je l’ai écrit dans mon livre, » tout l’temps, et c’est pour ça qu’les gens du poste, ils les font v’nir et leurs posent des tas d’questions, et qu’i’s en restent des fois comme deux ronds d’flanc, comme Pierre Weil, quand c’est qu’la môme Odile, elle lui a dit comme ça qu’ça qu’ses collègues, c’était rien qu’vautours et compagnie, enfin, p’t’êt’ pas tous, mais quand même. Mais bon, nous, on a pas écrit un livre. On saurait pas. Alors, on les écoute, les vautours, et on se dit, en secouant la main très vite, comme dans Astérix, « Ouh là là ! Il en a dans la tronche, çui-là ! »

Voilà, j’ai fini.

Merci, Odile.

R. H. A.

*Oui, je sais, c’est les aigles qui glatissent. Les vautours, eux, sont, parait-il, plutôt taiseux. Mais c’est quand même des rapaces.

L'illustration a été composée à partir d'une gravure de Charles Pinet (1867-1932) chipée sur le site Expertissim (www.expertissim.com) et du vautour de la couverture de la soixante-et-onzième aventure de Lucky Luke, Le fil qui chante, de Morris et Goscinny.

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