Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog du Traître Mot

Traductions, Trahisons, Billets de mauvaise humeur (mais pas seulement)

Faictz ce que vouldras

Publié le 4 Juin 2020 par Régis Hure d'Argus in Mauvaise langue

(Affiche publicitaire pour l’édition du Parisien du 28 mai 2020)

(Affiche publicitaire pour l’édition du Parisien du 28 mai 2020)

«Le 2 juin: chacun fait ce qu’il lui plaît?»

Telle était la une du Parisien, le 28 mai 2020, quelques jours avant le lever de rideau sur l'acte II de la déconfination.

Le point d'interrogation était-il là pour nous inciter à penser que le Parisien semblait douter de cette annonce?

Quand, chaque année, après l'interdiction de se découvrir du moindre fil qui nous est faite début avril, le joli mois de mai revient nous inciter à faire ce qu'il nous plaît, il n'est pas question de point d'interrogation. Il s'agit bien d'une autre injonction.

Mieux vaut tard que jamais, mais un mois de retard sur l'almanach de la sagesse populaire, ce n'est pas rien. Si l’on en croit cette même sagesse, le mois de juin, lui, change l'herbe en beau foin. Mon mauvais esprit me suggère qu'on frise là une sagesse plus populiste que populaire, d'autant qu'en jouant quelque peu sur les mots, on pourrait se méprendre sur le genre d'herbe dont il s'agit (coups de coude, clins d'œil et ricanements entendus...) — mais bon.

Le Parisien aurait également pu  titrer sur la fameuse devise de l'abbaye de Thélème: « Faictz ce que vouldras». Également? Je n'en suis pas sûr.

Si je me souviens de mes lointaines années de lycée, la liberté des Thélémites n'était peut-être pas exactement ce qu'un «vain peuple» pourrait déduire — ou être encouragé à déduire — de l'énoncé si simple de cette «clause».

Si je la préfère au dicton du joli mai, c'est simplement parce qu'il me semble qu'elle incitait les Thélimites à agir davantage selon leur volonté que leur bon plaisir («scelon leur vouloir & franc arbitre»). Si la recherche du plaisir restait un des objets de leur quête, cette quête visait bien plus haut, «par ce qie gens libères, bien enz, & bien instruictz, conversans en compagnies honestes ont par nature un instinct & aguillon: qui touisours les pousse à faictz vertueux, & retire de vice: lequel ilz nommoient honneur».

Je m'en voudrais de jouer les psycho-machin-truc-chouette tels que ceux dont on a quotidiennement imposé les discours pendant la confination. Cependant, des lointaines années de lycée ci-dessus mentionnées, me remonte aussi à la mémoire ce truc qu'on appelle le «principe de plaisir», lequel principe — arrêtez-moi si je raconte des bêtises — régit pratiquement toutes les actions du petit enfant et continuerait pendant toute la durée de sa vie  de garder le pouvoir sur lui si un autre principe, dit «principe de réalité» ne venait pas peu à peu mettre le holà et remettre de temps en temps les pendules à l'heure.

Je développerais volontiers plus avant, mais ce serait au risque de passer au minimum pour un bonnet de nuit, un pisse-froid, un rabat-joie, au pire pour un mauvais français. En effet, il faut être un sacrement mauvais français pour douter qu'il n'y a rien de tel que de s’asseoir à une terrasse de café et de commander un «petit jaune» ou un «petit noir» (ici, maintenant, là, tout de suite, sinon je fais une grosse colère!) pour se sentir libre et se faire vibrer une fibre patriotique aussi conséquente que le gros mi d’une contrebasse — sinon d'aller sur internet pour réserver un billet pour le Puy du Fou (un jour, une nuit, 62.00 euros par personne.

Le Puy du Fou et les terrasses de café ne tombent pas ici comme des cheveux sur la soupe. Écoutez plutôt ce que disait, pas plus tard que le 3 juin dernier, sur France Inter*, l'historien Patrick Boucheron.

— Et puis les étudiants, pardon, je voudrais en parler. Je suis universitaire. Mon métier, c'est quand même d'être redevable à la jeunesse. Vous avez remarqué que dans les annonces gouvernementales, l'université venait toujours en dernier,  après la dernière terrasse, après le dernier Puy du Fou, en dernier, pour dire: «Ah! Au fait! Les universités! On vous rassure, elles ne rouvriront pas!» Mais quel scandale !

Voilà, c'est ça la déconfination... De toute façon, les étudiants ne peuvent pas à la fois boire aux terrasses des cafés ou applaudir aux sons et lumières des parcs d'attraction et être dans les universités.

Régis Hure d’Argus

 

* Rappelons que ce même 28 mai, Fabienne Sintès (la Madame « ou pas » de France Inter) avait consacré son Téléphone Sonne «Prêts pour les vacances?» à «la levée des déplacements à 100 kilomètres, qui donnait le top** départ des vacances d’été.» France Inter nous offrait le profond réconfort de parler des vacances avant de parler de la reprise du travail, faisant ainsi participer des gens qui avaient peut-être perdu le leur aux angoisses de ceux qui, par exemple, s'inquiétaient pour leurs croisières remises aux calendes grecques (c’est le cas de le dire, et c’est authentique).

** Ce n'est pas France Inter qui, sur son site, a mis le mot en italiques. Donner le départ, c'est ringard. le «top» fait toute la différence.

 

Post scriptum:

Le lendemain même de la publication de ce billet, toujours sur France Inter, Yves Decaens débutait l'émission On n'arrête pas l'écho en diffusant un extrait de l'allocution prononcée par Emmanuel Macron le 13 avril, extrait qui se terminait par ces mots :

— Nous aurons des jours meilleurs, nous retrouverons les jours heureux, j'en ai la conviction.

Voici comment Yves Decaens a commenté cet extrait:

Eh oui, c'était le 13 avril, Emmanuel Macron cherchait à nous consoler de la prolongation du confinement. Deux mois et demi plus tard, au début de cette semaine, il saluait sur Twitter «le retour des jours heureux». À quelle occasion? Pour la réouverture des cafés-restaurants et des terrasses*, un rapprochement pour le moins étonnant car Les Jours Heureux, à l'origine, comme chacun sait, c'est l'intitulé du programme de mars 44 élaboré par le Conseil National de la Résistance, dont sont issus notamment le vote des femmes, la Sécurité sociale, la retraite par répartition, la nationalisation des banques de dépôt, des houillères, de l'électricité ou du rail, soit un peu plus, quand même, que la liberté retrouvée d'aller au bar.

 R. H. d'A.

* Le Puy du Fou, lui, ne rouvrira que le 11 juin.

Extrait de l'émision "Le grand entretien", France Inter, 3 juin 2020.

Extrait de l'émission "On n'arrête pas l'éco", France Inter, 6 juin 2020.

Commenter cet article